Deux mouvements différents que l’on peut facilement localiser sont apparus dans le sud de la France. D’un côté, les prédicants dans la région des Cévennes et du Bas-Languedoc. De l’autre, les prophètes dans les régions du Dauphiné et du Vivarais.

Les uns comme les autres étaient souvent de « petites gens » sans grande connaissance théologique. Ils ont eu un courage extraordinaire, car ils se levèrent malgré le prix à payer pour leurs activités. Ils étaient des condamnés à mort en sursis. Ils voulaient relever la foi huguenote et convoquèrent des assemblées dans les bois, les cavernes, les lieux retirés. L’Église du désert était née.

Certains prédicants lisaient ou récitaient par cœur des sermons. Il leur arrivait parfois de les modifier pour les adapter à ce qu’ils vivaient. Nourris par leurs méditations bibliques, c’est leur cœur qui parlait. L’exhortation produisait alors un plus grand effet. Mais tout restait structuré selon la liturgie protestante.

Leur histoire nous est racontée par l’avocat Claude Brousson, un des plus célèbres prédicants. En témoin privilégié, il écrivit un ouvrage sur la période qui suivit la révocation : « Relation sommaire des Merveilles que Dieu fait en France ». Les merveilles ne sont pas des récits miraculeux, mais les vocations. Alors que le protestantisme était officiellement mort et qu’il n’y avait plus de pasteurs en France, Dieu suscitait de nouveaux ministères.

Les chants angéliques

La France protestante était complètement en ruines. À la révocation de l’Édit de Nantes, tout s’était effondré à la consternation générale. C’est alors « qu’en plusieurs lieux où il y avait autrefois des temples, on a entendu des voix dans les airs. Si parfaitement semblables aux chants de nos psaumes, qu’on n’a pu les prendre pour autre chose. » C’est ainsi que Pierre Jurieu aborda dans une de ses « lettres pastorales » la question des chants angéliques.

Le phénomène est apparu pour la première fois dans la ville d’Orthez en Béarn quelque temps avant la révocation. Alors que les cultes ont été interdits, on entend dans les airs des mélodies célestes. Évidemment, les premières réactions attribuaient les sons à l’écho d’une réunion clandestine. Mais très vite, les autorités qui enquêtent se rendent compte qu’il n’en est rien. Elles instaurent un couvre-feu pour empêcher la population d’aller écouter les chœurs pendant la nuit. Le pasteur Besse raconte qu’en traversant différentes provinces pour se réfugier à Lausanne, il entendit distinctement des chants célestes et des bruits de trompettes. Il se demandait à la fin de sa lettre si ces sons n’étaient pas prophétiques pour annoncer un jugement divin qui se préparait. Il n’imaginait pas encore à quel point il avait raison.

Isabeau Vincent, la naissance du prophétisme.

Vers 1673, à Saou dans le Dauphiné, naissait une petite fille qui allait plus tard changer le cours de l’Histoire. Les Vincent étaient protestants. Le père l’était de nom, la mère avait une foi bien vivante, qu’elle réussit à communiquer à son enfant. Isabeau devait avoir sept ou huit ans quand elle devint orpheline.

Dans ces temps difficiles, Jean Vincent, « plus préoccupé par les choses terrestres que les célestes », préféra se faire catholique pour de l’argent, au moyen des caisses de conversions. Il violentait régulièrement Isabeau pour l’obliger à aller à la messe. Un peu plus tard, il la vendit à Guillaume Berlhe, son parrain. Celui-ci l’employa comme bergère.

La nuit du 3 février 1688

Dans la soirée du 3 février 1688, alors qu’Isabeau était endormie dans la même chambre que ses parents d’adoption, elle se mit à crier et à parler dans son sommeil. On essaya en vain de la réveiller. La croyant morte, on la transporta près du feu. On la frotta avec de l’eau-de-vie, du vinaigre et d’autres choses. Enfin, elle revint à elle. Mais les Berlhe étaient interpellés par les paroles que la jeune fille avait prononcées dans sa léthargie.

Le lendemain, et les jours qui suivirent, le phénomène se reproduisit. Isabeau parlait encore dans le même état. Ce qu’elle disait touchait ses auditeurs. Ils en étaient complètement remués. On essaya de la réveiller pendant ses crises extatiques. À plusieurs reprises, « on la tire, on la pousse, on la pique jusqu’au sang, on la pince, on la brûle, rien ne la réveille, nous dit Jurieu. Elle est complètement absente, privée de l’usage de ses sens, ce qui est le vrai caractère de l’extase. Dans cet état, elle parle et dit des choses excellentes et divines. »

On commença à entendre parler d’Isabeau, mais surtout de ce qu’elle annonçait dans son sommeil. De plus en plus de gens vinrent frapper à la porte des Berlhe et demandèrent à pouvoir y passer la nuit.

Dans les premières semaines, elle s’exprimait en patois, ne connaissant pas un mot de français. Mais lorsque son public changea, ses discours se firent dans un excellent français. Tout dépendait de ses auditeurs. Elle parlait dans la langue des personnes présentes. Le fait aurait pu rester anecdotique, mais il devint un des détonateurs du prophétisme et alluma un feu qui ne s’éteignit pas.

Un soir, durant son sommeil, elle entonna un chant. Ensuite, ce fut un culte qu’elle présida dans cet état. Les cantiques étaient ceux des protestants et elle ne se trompait pas d’un mot ou d’une note. Elle priait, récitait des passages entiers des Écritures dont elle se servait pour prêcher. Elle ne le faisait pas comme les pasteurs qui avaient leurs prédications préparées et qui suivaient de manière très stricte les textes. Elle parlait d’abondance, ce qui ne se faisait pas à l’époque, avec beaucoup de bon sens et d’à-propos. Elle prophétisa la délivrance de l’Église pour le mois de septembre 1688 et de grandes persécutions.

Arrestation le 8 juin 1688

Isabeau était une personne simple sans grande éducation et aux facultés limitées. Cependant, ses auditeurs remarquèrent que son intelligence s’ouvrait de plus en plus. Les visitations de l’Esprit la transformaient et lui donnaient de nouvelles aptitudes.

La renommée de la jeune bergère s’était répandue rapidement. Comme il fallait s’y attendre, les autorités ne tardèrent pas à intervenir. Alors qu’Isabeau gardait son troupeau à Saou, le Lieutenant Boudra la fit capturer par ses archers le mardi 8 juin 1688. Elle fut interrogée pendant 3 heures sur quatre chefs d’accusation. À la surprise générale, elle répondit point par point fort pertinemment en bon français.

Le lendemain, le 9 juin, Isabeau fut conduite à la prison de Crest. On la questionna encore et ses objections étonnèrent les juges. Elle n’était absolument pas intimidée ou effrayée. Elle eut même le culot de dire qu’on pouvait la réduire au silence, Dieu lèverait une armée de prophètes pour la remplacer. S’il y eut bien une parole accomplie, ce fut celle-là.

On peut facilement s’imaginer tout ce qui fut entrepris pour la piéger et lui faire avouer de prétendues complicités. Mais ses réponses désarçonnèrent les juges. Elle répliquait avec aisance et sincérité. Elle déclara « avoir entendu dire qu’elle prophétisait en dormant, mais qu’elle ne le croyait pas et ne pouvait pas le savoir, puisqu’on ignore ce qu’on fait en dormant. » Elle s’expliqua sur tout ce qu’on lui demandait, en rendant compte de sa foi et confondait les prêtres qui la harcelaient.

Les manifestations prophétiques continuèrent dans la prison, elle prêchait durant son sommeil. Elle fut enfermée dans une pièce près du toit, mais on pouvait toujours l’entendre de la rue. Les catholiques la prenaient pour une folle. « On l’a rasée, on lui a ôté tout ce qu’elle avait d’habits et de linges, prétendant qu’elle pouvait avoir un charme caché quelque part : quelques prêtres l’ont même exorcisée avec de l’eau bénite comme si elle eut été possédée. Mais rien n’y a fait, elle est toujours la même ».

L’intendant prit le parti de la faire interner dans l’hôpital de Grenoble, avec ordre de la laisser voir à tout le monde indifféremment. Plusieurs nouveaux convertis de Grenoble et d’ailleurs profitèrent de cette permission pour passer des moments au chevet d’Isabeau. Finalement, Isabeau fut enfermée dans un couvent pour jeunes filles et on n’entendit plus jamais parler d’elle.

L’histoire ne finit pas là : Isabeau avait déclaré dans son sommeil et devant ses juges « qu’on pouvait la faire taire, mais que Dieu en susciterait bien d’autres après elle. » Les faits allaient lui donner entièrement raison. Quelques jours à peine après l’arrestation d’Isabeau, probablement vers le 24 juin 1688, un enfant de 8 ans se mit à prophétiser. Les parents, effrayés, le tenaient caché, mais pas pour très longtemps.

La légende de Du Serre et de sa fabrique de prophètes

Pour expliquer la naissance du prophétisme, les catholiques ont élaboré une théorie. Ils ont prétendu qu’un certain Du Serre (ou du Ferre), verrier, aurait ouvert une école de prophètes vers 1688.

D’après Brueys, un pasteur apostat devenu prêtre, Du Serre aurait été dépêché par les protestants de Genève pour préparer un soulèvement. La stratégie consistait à prendre une trentaine d’enfants (garçons et filles), à les endoctriner et à les obliger à faire des extravagances : tomber à la renverse, se mettre dans un état de transe et déblatérer tout ce qu’il leur venait à l’esprit. Enfin prêts, le verrier les aurait alors envoyés deux par deux pour faire leurs singeries à travers tout le Dauphiné.

Cette explication a été réfutée par les historiens modernes. En effet, les pasteurs exilés étaient des calvinistes purs et durs complètement hostiles à toute idée charismatique. Leur attribuer la paternité du mouvement est absurde. Ils ont été les premiers à le condamner.

Il y a peut-être une part de vérité dans cette légende. On pourrait imaginer qu’il y ait effectivement eu un foyer prophétique chez ce Du Serre. Mais certainement pas « une fabrique » de prophètes comme l’entend Brueys.

Ce que l’on sait, c’est qu’à partir de l’arrestation d’Isabeau Vincent, le prophétisme va flamber. On dit que « les vallées fourmillent de prophètes, que les montagnes sont remplies d’inspirés. Les bergers, les bergères, les cardeurs, les tisserands, tout le monde prophétise. » À tel point qu’un peu plus tard, un Maréchal qui est chargé d’organiser la paix dans les Cévennes, c’est-à-dire la persécution pour ramener tout à l’ordre établi par le roi, parle d’une ville (sans en citer le nom), où toutes les femmes, et toutes les filles prophétisent sans exception. Cela montre bien l’ampleur du phénomène.

Auteur :Pierre Demaude

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